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 Au départ, trois collines, deux rivières lentes, grosses comme le bras, des marécages avec, pour égayer le tout, du vent, de l'eau et de la brume. Quelques jolis coins de nature ici et là, et un peu de bois quand même dans le Hootland. Mais voilà, les héritiers étaient des Ch'timis. Et le ch'ti est au travail ce que le Peau-Rouge est à la ruse. Ils manquaient de terre. Alors, ils asséchèrent les marécages. Et aussi (et c'est énorme), la mer en créant les moëres et les polders. Ils manquaient de houille blanche. Ils creusèrent jusque dans les caves du diable pour lui voler la houille noire. Ils manquaient de montagnes, ils plantèrent des violettes et des trèfles sur les terrils noirs pour en faire des monts de poètes. Ils auraient pu pester contre le vent, ils érigèrent des moulins. Ils auraient pu pester contre le froid, ils poussèrent les métiers à tisser. Ils avaient peu de pierres, ils ont moulé des briques.

Moulins

Il y a dans le Nord-Pas-de-Calais deux détails importants dans la nature des choses. Un : les rivières coulent lentement. Deux : le vent a du souffle. Et voilà les deux conditions réunies pour avoir des moulins, une variété de moulins.

- Les moulins à eau : du côté de l'Audomarois, sur l'Aa et l'Authie, et plus loin sur la Sambre, on trouve encore des dizaines de moulins à eau, parfois près de leur bief. Il y en a, il y en avait surtout, grosso modo, de deux espèces. Les sereins (roue en dessus), qui laissaient gentiment le courant tourner leur roue à aubes, et les têtus (roue en dessous), pour qui il fallait installer des systèmes de bacs ou autres pour que l'eau leur tombe dessus pour qu'ils daignent moudre. Il y en avait même quelques dissidents, de ce manichéisme meunier, et qui ont la roue sur le côté.
- Les moulins à vent : alors là, ça restaure. Et là aussi, il en reste une bonne trentaine. Des moulins à tour, du côté de Lille et des frontières de l'Artois, et des moulins à pivot dans les monts et les plaines flamandes. Pour le moulin à tour, les ailes sont sur le toit et c'est le toit qui tourne. À l'intérieur, c'est beau comme dans une horloge de géant. Quant aux moulins à pivot, c'est tout le moulin qui tourne ou qui tournait.

Pêche

Il fut un temps dans le Nord et dans le Pas-de-Calais où la pêche, comme la mine ou la filature, était porteuse de toute une mythologie de la condition laborieuse. Et le mythe disparaît. Boulogne, qui il y a peu encore, était le plus grand port de pêche d'Europe, Boulogne qui pêche soixante-dix mille tonnes de poisson chaque année, et qui en voit transiter trois cent mille, a peur. Boulogne a peur des règlements, des délocalisations, des conserveries d'ailleurs et de nulle part qui emboîtent n'importe quoi, n'importe où. Aux gouvernements d'agir pour défendre tout un avenir si lié à la mémoire. Et qui sait, au pape de refaire du vendredi un jour maigre pour que les derniers pêcheurs boulonnais, demain, puissent fêter encore un peu Mardi gras.

Pigeonniers

Il y a en gros quatre catégories d'habitants dans le Nord-Pas-de-Calais : les Ch'timis, les Flamands, les Artésiens (ou boyaux rouges) et les pigeons voyageurs. Car ils sont chez eux, ici, les pigeons voyageurs. Surtout depuis la nuit du 4 août 1789, et l'abolition du droit de colombier. Ça semblait même une affaire fort partagée par les classes sociales, il fut un temps, la colombophilie. Aujourd'hui, l'élevage du pigeon est surtout affaire de gens du peuple, prolétaires et mineurs à la retraite : les coulonneux.

Les plus beaux pigeonniers sont des pigeonniers fort civils et qui datent du temps des révolutions. De cette période existent encore çà et là des pigeonniers monumentaux (œuvres d'art reconnues). On citera le colombier-tour, qui ressemble de loin plus ou moins poétiquement à un moulin sans aile avec son entrée de plain-pied et son escalier. Et aussi le pigeonnier-porche. C'est un arc roman surmonté d'une moyenne tour carrée qui finit poétiquement là-haut en chapeau d'empereur mongol ou en barrette de curé. Et qui sert parfois de porte principale aux fermes du Nord. Et ça se visite gratuitement ou pour peu, comme souvent les choses dans le Nord-Pas-de-Calais.

Architecture des villes

Il faudrait mille pages pour dire l'architecture des villes du Nord et du Pas-de-Calais. La première impression qu'on a de l'architecture des Nords, c'est la brique, elle décline toutes les couleurs d'un demi-spectre qui va du jaune serin aux limites de l'infrarouge et du rubis. Puis on voit la pierre, burinée, ciselée, sculptée, travaillée. Et soudain, on sait que la ville du Nord est un joyau. Et comme on n'aime pas beaucoup la façade ici, on a pignon sur rue. Et quels pignons, petits chefs-d'œuvre en Wambergue, en volutes à la hollandaise ou incrustés d'étranges hiéroglyphes polychromes. Et puis, c'est une architecture à double culture. On sent que le beffroi a été construit contre la cathédrale, dans les deux sens du mot contre. Le beffroi qui carillonne laïque quand la cathédrale sonne la messe.

Architecture rurale

Et les maisons sont là, blotties pignon contre pignon (quelques-uns se tiennent à l'écart mais on sent bien que c'est pour la façade), propres, rideaux immaculés et brique peinte dans tous les tons de la palette d'un grand fauve qui aurait connu Rousseau. Et au bout de la place, et qui fait le coin avec une rue pimpante très classe moyenne dublinoise, il y a un estaminet avec un pignon aux incrustations cabalistiques et aux rinceaux fort bien tournés, et au toit rouge pointu comme un dessin d'enfant. Et puis, il y a l'église là-bas avec son klokhuis (maison des cloches) en bois et ses trois nefs à l'identique, vestige architectural des hallekerques du haut Moyen Âge flamand.

Et on quitte le village et depuis une demi-hauteur, on aperçoit là-bas, entre le mont et l'horizon, les hofstedes (fermes flamandes) avec leurs cours ouvertes, leurs bâtiments en L aux pannes orangées et le ruban noir de leur soubassement de goudron. Voilà une première impression de la Flandre rurale. Un regard rapide, limité par l'horizon. Un des paysages ruraux du Nord-Pas-de-Calais. Car le Nord rural ne se limite ni à la brique ni à l'espace flamand. On les aime bien ces briques, mais il y a aussi les pierres. La pierre et les autres Nords. Et le pays d'Ardres avec ses maisons de plain-pied en craie blanche et en pannes rouges si bien chapeautées d'épis de faîtage. Et les moulins à eau entre les forêts et les étangs de l'Avesnois et qui dorment près de leur bief dans les pierres bleues de la Fagne.

Architecture et habitat ouvriers

- Les corons et les cités : ils apparurent d'abord les corons-rues, longs, uniformes, aux maisons basses en brique brute à peine égayés d'un badigeon. Avec, sur l'arrière, un jardinet séparé du logis par un chemin de Lilliput appelé « voyette ». Deux décennies plus tard, après les cellules sont apparus les barreaux (logique). Toujours les mêmes maisons de brique, mais adossées les unes aux autres, deux par deux, et le jardinet en façade. Puis bonne amélioration au temps des grandes compagnies houillères. Voilà la cité pavillonnaire. Avec quand même plus d'espace pour circuler, et un bout de jardin plus conséquent pour cultiver. Arrivent le XXe siècle et enfin les cités-jardins. Rues larges, sinon avenues, bordées d'essences variées. Kiosques à musique à la Peynet, dans la verdure. Aérées, les façades prennent des couleurs ; moins pressées par l'urgence, les rues courbent leurs tracés. On cultive des grands jardins et on achète sur place et à moindre prix à la Coopé. Puis, ça a été les courées. Les courées, encore plus liées au mythe ouvrier de la filature et de la manufacture que le fort, liées à la misère aussi. C'était, ce sont encore parfois des maisonnettes humbles, pauvrement alignées, accolées les unes aux autres, la fenêtre grande ouverte sur le paysage, en l'occurrence le même rang de maisons, en face, séparées seulement par un passage qui tenait, qui tient, plus du couloir que de la ruelle. Les w.-c. étaient au fond de la cour. Et l'eau potable était dans la rue et coulait quand il n'avait pas gelé. C'est vrai qu'aujourd'hui, on a réhabilité tout ça.
- Les cités ouvrières et les jardins ouvriers : ces jardins ouvriers inventés par les curés avec le soutien des patrons, qui pensaient éloigner par le jardinage l'ouvrier de l'estaminet, et donner le goût de l'effort après le travail (si, si...).
 

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